Comment faire exister des livres en milieu hostile

Entretien Alain Freixe - Jean Princivalle

 

[Cette chronique est la reprise d'un entretien+présentation paru dans le "Basilic", la pulication "ponctuelle et gratuite" des éditions L'Amourier. Jean Princivalle est le directeur des éditions, Alain Freixe est un de ses collaborateurs.

Intérêt de cette reprise: en préambule à plusieurs chroniques à venir, sur l'édition, on voit d'abord la situation d'un petit éditeur. Silence médiatique, rapacité du circuit économique, difficultés diverses.

Plus d'infos sur cet éditeur qui est aussi le mien, sur remue.net, page Amourier

ça commence maintenant : ]

 

 

Jean Princivalle ? Ah, oui, le directeur des éditions de l’Amourier, cette petite maison d’édition nichée dans l’arrière-pays niçois à Coaraze qui fait de si beaux livres ? Oui. Et non ! Oui, parce qu’il est le metteur en livres des éditions qu’il a fondées il y a 8 ans, celui qui avec la douce patience des obstinés et la fraîche attention des amoureux assure aux mots leur reverdie sur la page.Et non, parce qu’il est à nos yeux le poète discret, celui de L’Enfant du Paillon ou de Entre la marche et le repos, de Phonèmes, présent mais hors-scène, peu visible si ce n’est dans les coulisses, et l’ami avec qui nous partageons nos enthousiasmes, nos doutes, cette querelle qui est la vie même de la littérature quand elle n’est que question sur elle-même, avancée dans l’obscur où ce ne sont pas les mots qui engendrent les mots mais bien de la vie qu’ils s’arrachent cherchant à la traduire parce qu’elle a “ de plus invécu, de moins usé, de moins recraché”, disait Joë Bousquet. Nous sommes quelques-uns à penser avec Jean Princivalle que c’est là une voie privilégiée vers l’humain. Fragile, peu assuré de lui-même. Émergeant!

 

 

Alain Freixe : Jean, ce combat que tu mènes pour exister voilà lurette déjà serait menacé aujourd’hui ? Quelle est la situation actuelle des éditions de l’Amourier ? Un état des lieux…

Jean Princivalle : Depuis 95 oui… l’Amourier est le nom, en oc, de l’arbre dont les feuilles étaient utilisées pour nourrir les vers à soie, on est effectivement dans le tissage, la patience et l’obstination ; le texte en somme. L’Amourier c’est aussi un style, un aspect graphique qui s’affine au fil des livres grâce à la touche apportée depuis quelque temps par Bernadette Griot.

La participation de plasticiens, souvent au-delà de la simple illustration, engage d’ailleurs la maison d’édition dès le premier livre, avec Derez, et ne cesse de se poursuivre depuis avec l’influence de Raphaël Monticelli et le concours de nombreux artistes. L’Amourier c’est enfin un catalogue, un catalogue où j’ai voulu privilégier la diversité, laquelle est confirmée par la contribution de chacune des personnes qui constituent le comité de
lecture. J’ai voulu aussi que ce catalogue propose rapidement un nombre de titres suffisant pour justifier un effort commercial susceptible de donner quelque résultat. Il comporte aujourd’hui une centaine de titres. Le genre de production, poésie, proses atypiques et formes narratives courtes, vient certes d’une inclination délibérée pour la saveur de ces textes mais aussi du fait que c’est le seul choix possible pour tenter de trouver une place dans le paysage littéraire ; les essais et les romans nécessitent des moyens de production et de diffusion qui ne sont pas à ma portée. Ce genre de production ajouté au peu de poids économique de l’entreprise interdit quasiment l’accès aux médias et rend très aléatoire une diffusion telle qu’elle s’entend de nos jours, c’est-à-dire une diffusion où le livre n’existe pas. Le livre est proposé aux libraires avec une centaine d’autres à partir de fiches quatre mois environ avant qu’il ne paraisse par un représentant qui, dans le quart d’heure que lui accorde le libraire, n’a que le temps de lire une liste de titres qu’il ne peut pas avoir lus. Il en résulte nécessairement un certain flou. À ce jeu, eu égard aux types de livres publiés par la petite édition qui ne sont pas prévendus à la télé et dont 80 % des auteurs sont inconnus du grand public, les diffuseurs-distributeurs spécialisés ne résistent pas
longtemps. En 2001 j’ai fait l’expérience de W+B dont l’activité a été reprise courant 2002 par Alterdis qui vient de déposer son bilan. Pour moi cela veut dire six mois de factures impayées sans parler de l’étiolement de la distribution dans les mois qui ont précédé leur décision et je n’ai pas encore pu récupérer tous les livres stockés dans leurs entrepôts.

Alain Freixe : Pour que nos amis, lecteurs du Basilic, comprennent mieux ce moment de crise – j’entends ce moment où des décisions s’imposent – il serait peut-être bon de clairement expliquer ce qu’il en est du circuit du livre une fois qu’il a été mis en page selon les règles de la typographie la plus classique et sorti de chez l’imprimeur selon celles de la production la plus moderne. N’hésite pas, Jean, parfois les chiffres parlent…

Jean Princivalle : La diffusion (information du libraire et prise de commande) ayant été faite par le diffuseur en amont de la sortie du livre (cela s’appelle la mise en place), l’éditeur adresse un nombre d’exemplaires correspondant à la mise en place à son distributeur qui va envoyer le même jour l’ensemble des livres chez les libraires qui les ont commandés (c’est la “sortie ” du livre). Si le libraire ne vend pas le livre dans l’année il a la faculté de le retourner au distributeur qui déduit le prix autrefois payé pour ce livre de l’en cours du libraire mais ne restitue pas sa commission de diffusion à l’éditeur. Si le libraire vend rapidement les livres de la mise en place il peut en commander à nouveau (réassort) mais il n’a théoriquement plus la faculté de les retourner, il arrive donc que certains libraires ne prennent pas le risque d’un réassort et s’en remettent à la “commande client ” où c’est le lecteur qui suscite la vente et non plus le libraire. Dès lors, et ce peut-être au bout de quelques jours, le livre a le même statut chez ces libraires qu’un livre du fond paru depuis dix ans. Pour en finir avec la chaîne du livre, le distributeur facture les livres aux libraires entre 35 et 40 % en dessous du prix public, ensuite il retient sa marge et celle du diffuseur ce qui fait que l’éditeur ne lui facture en fait que 40 % du prix du livre sur lequel ce dernier doit payer l’imprimeur, 15 % environ du prix du livre, et régler, s’il le peut, 10 % de droits à l’auteur. Restent à l’éditeur, 15 % de marge brute théorique sur un chiffre d’affaire toujours très modeste, marge sérieusement entamée par des frais de fonctionnement incompressibles. Ceci est assez schématique et ne concerne que la petite édition, les grands distributeurs imposent d’autres contraintes encore plus croustillantes.

Alain Freixe : Notre monde étant ce qu’il est – Ici n’est pas le lieu de tenter une juste approche de sa nature ! – disons sans trop risquer de nous tromper que les échanges qui s’y produisent sont marchands et qu’ils sont soumis en tant que tels aux lois du marché. Or les lois du marché vont vers des livres – Mais sont-ce encore des livres ? – dont on construit le succès avant même qu’ils ne soient pas même publiés mais écrits ! La littérature est ailleurs. Manifestement, nous ne jouons pas dans la même cour de récréation. Ou plutôt, eux ne jouent pas. Nous, oui parce que jouer a la gravité du sourire aux lèvres des enfants. Jean, quels sont nos atouts en ce milieu hostile ?

Jean Princivalle: Ta question me rappelle une des rubriques du site internet d’un niçois exilé dans un village d’altitude des Pyrénées : Culture de la courgette de Nice en milieu hostile. La courgette de Nice est un légume délicat qui n’est produit que sur son sol d’origine avec mille précautions ; ce projet avait tout contre lui et le défi de ce néo-pyrénéen jeté ainsi sur la toile à la face du monde peut se comparer sans exagérer à n’importe laquelle des traversées inédites de l’Atlantique qui fleurissent périodiquement. Il en est un peu de même pour la petite édition, faire exister des livres en marge des grandes crues éditoriales que sont la rentrée et le salon du livre de Paris… Nous avons pourtant des atouts; la légèreté de notre structure, sa réactivité, la spécificité de ce que nous éditons, un savoirfaire… mais pour le faire savoir c’est une autre paire de manches! Nos atouts sont ceux du fétu de paille ; il s’adapte mais ne décide pas grandchose, or j’ai entendu dire que le monde d’aujourd’hui appartient aux décideurs. Plus sérieusement, il suffit d’un lecteur pour qu’un texte existe, il n’en va pas de même pour un livre… À partir de combien d’exemplaires vendus un livre existe-t-il ? Sans vouloir tout ramener au seuil de rentabilité, je pense qu’un livre, s’il nourrit son lecteur sur le plan littéraire, doit nourrir aussi ceux qui l’ont écrit et en permettent la lecture par la publication. C’est une des utopies qui me font encore rêver…

Alain Freixe: Donc ce travail de passeur – Editer, c’est transmettre – tu es prêt à le poursuivre, toujours prêt à te battre pour imposer les textes que tu as envie de publier, toujours la même passion pour découvrir de nouveaux auteurs, les faire connaître, participer à l’éclosion d’une oeuvre…

Jean Princivalle : Une maison d’édition dont le seul moteur serait la passion ne pourrait pas tenir bien longtemps. S’il n’y a pas à terme la perspective d’un développement, d’un équilibre entre passion et vicissitudes du métier, pas l’espoir de voir les livres trouver enfin leur juste diffusion, il n’y a aucune raison pour un éditeur de perdurer. Pour une association culturelle qui fait de l’édition il en va tout autrement, ça n’est pas le statut de l’Amourier. Disons que je suis actuellement très motivé par la nécessité à laquelle nous contraint la
défection de notre dernier diffuseur : trouver le moyen de rebondir. Y réussir me mobilise complètement…

Alain Freixe : Quel programme pour les années à venir? Comment va évoluer ton catalogue ? Quel va être le nouveau visage des éditions de l’Amourier ?

Jean Princivalle : Le premier soin, le plus immédiat, est de reprendre contact avec les libraires pour les inviter à traiter désormais directement avec moi. Des fidèles ont déjà répondu présent en passant commande des derniers livres publiés ou de livres commandés par leurs clients. La “commande client” va devenir l’essentiel de notre activité avec les libraires car je ne puis ni aller visiter les libraires comme peut le faire un diffuseur pour leur présenter les nouveautés, ni comme un distributeur gérer les retours de librairie. Je suis donc contraint de travailler à compte ferme ce qui va diminuer de 80 % la présence, déjà infime, de l’Amourier sur les tables des librairies. Ce manque de visibilité implique automatiquement
la nécessité de se rapprocher le plus possible du lecteur, jusqu’à le toucher… tout au moins par nos arguments. Pour que nous puissions faire une vente en librairie, il faut qu’avant d’entrer dans la librairie le lecteur soit informé de l’existence du livre, ait décidé de l’acheter, traverse le magasin sans trop se laisser tenter par les milliers d’ouvrages qui lui tendent leurs pages, attende éventuellement que la vendeuse soit disponible et accepte de me commander le titre en question. C’est une gageure mais, avec l’aide de l’Association des Amis de l’Amourier tout va être tenté pour y parvenir. La plus grande des proximités avec le lecteur reste tout de même la commande directe des livres par courrier, ces commandes sont envoyées sous 48 heures. L’information que donne le Basilic peut contribuer à développer cette pratique, le projet que nous avons avec l’Association de l’ouverture d’un site internet dans quelques mois avec de nombreuses pages culturelles, des textes en ligne, un forum et une boutique devrait encore faciliter cette relation privilégiée avec les lecteurs. Aller vers les lecteurs c’est aussi faire plus de salons, de lectures, saisir l’opportunité de partenariat avec des librairies, des bibliothèques… Pour ce qui est du catalogue, cette reprise de la distribution en direct va nécessairement réduire pour quelque temps le nombre de livres qui vont sortir, mais j’ai pour principe de laisser des ouvertures, il faut aussi pouvoir accueillir le manuscrit imprévu, l’idée qui jaillit. Pour ce qui est des livres d’artistes je laisse l’activité en suspens car je n’ai pas actuellement la disponibilité d’esprit nécessaire pour ce travail ; je continue néanmoins à faire les tirages de tête des collections qui en comportent. Une nouvelle collection, dont il va être question dans les pages qui suivent, recevra des travaux plastiques et d’écriture allant de pair, je devrais dire de paire puisque le nom choisi pour la collection est L’Amble. Pour conclure je dirais que proximité doit être le maître mot qui va désormais guider mon action. Proximité avec les livres pour témoigner de la réalité unique de leur contenu, pour leur rendre leur dignité d’objet culturel perdue peu ou prou en des transports anonymes. Proximité avec les lecteurs parce que de la nécessité d’écrire au désir de lire la passion ne saurait être interrompue.

 

 

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